Cette article est la mise en écrit d’une conférence prononcée le 9 novembre 2024 pour au colloque des 30 ans de l’association Dimensions de la Psychanalyse, à Paris [1]
En guise de préambule
Au matin précédent mon intervention à ce colloque des 30 ans
de Dimensions de Psychanalyse, il me parut important de reprendre quelques
dates qui pourraient elles-mêmes faire l’objet d’anniversaires, dont celle du
décès de Louis-Georges Papon (il y a dix ans, en 2014).
Puisque nous étions invités à parler de Vérités et de Facticités, il y avait
ces autres dates à rappeler…
En 1956, Lacan écrit « Situation de la psychanalyse et formation du
psychanalyste en 1956 ». Onze ans plus tard, il donne sa proposition du 9 octobre 1967 où
apparait son développement autour de trois facticités associées à la logiques
RSI. Il y est notamment question de la « formation des
psychanalystes » qui risquent un effet de colle ou d’école du même ressort
que ceux des groupes que sont l’armée ou l’église (facticités imaginaires).
En ces deux temps, Lacan cherche une porte à proposer pour qui prétend à la pratique de la psychanalyse. La
procédure de la passe en portera le
parfum, celui d’une subversion nécessaire contre l’identification à un
modèle-type ou pire : à un chef. Les effets de ces propositions seront
tels qu’au-delà de la dissolution de l’école qu’il eut créée, il y en aurait
d’autres encore pour échapper au pire… Ainsi, nombreuses sont les associations
de psychanalyse à la suite de celles initiées par Lacan lui-même.
La question des facticités me semble d’abord concerner le psychanalyste et ce pour qu’il se prend ou cherche à se déprendre. Aussi, espérais-je, à l’introduction de ma conférence (auprès de cette assemblée riche des différents horizons associatifs de ses auditeurs et conférenciers), énoncer un discours qui porterait un minimum d’inédit. Car, cela me semble être le devoir auquel Lacan rappelait chaque psychanalyste, avec la passe entre autres procédures portées par cette même ambition.
Restons à méditer sur cette nécessité du discours : l’homme doit croire, dans un temps inévitable de sa parole, qu’un mariage est possible avec la vérité, qu’ils sont faits l’un pour l’autre (…) Si la vérité ne venait jamais à se résorber en évidence, elle ne serait que la chanson d’un chaos dont rien ne pourrait se soutenir.
Louis-Georges PAPON
Un sens est Vérité / Insensées vérités.
Il y aurait une Vérité, Une. Celle qui participe au Désir.
Le Désir peut figurer comme quête continue de la Vérité. Cela irait dans le sens de cette expression commune : « donner un sens à la vie » …
C’est dire que chacun est amené à broder, à broder sur ce qui ne se pointe toujours pas en entier. « Je dis toujours la vérité : pas toute (…) La dire toute c’est impossible matériellement », disait LACAN[3]. Ce que transmet l’image de la vérité sortant nue du puits mais qu’en partie ; laissant le reste au-dedans, imperceptible.
C’est qu’il
y a un manque fondamental. Une absence. Un Ab-sens.
Lacan y insiste dans son séminaire « Le Désir et son
interprétation » : le langage est d’abord celui de l’Autre ; cet
Autre qui s’incarne depuis la mère. C’est d’abord le langage de la mère, avant
de se révéler langage impacté par la fonction paternelle. Un ailleurs
insaisissable.
Depuis cet insaisissable, chacun ne peut que sortir d’insensées vérités, aussi
sensées puissent-elles paraître.
Tout
discours est sujet à interprétations car tout discours suppose du sujet.
La première instance d’interprétation est celle du discours maternel posant le
désir de son enfant, comme on suppose ce Désir de la Vie à un Dieu créateur
(comment se mettre à créer s’il n’y avait pas de désir ?).
Autrement dit : pas d’existence sans ce Désir, lui-même inclus dans la
logique du langage.
La Vérité, derrière le paraître des vérités insensées, appelle à l’être (Un sens EST Vérité).
Cet être, il aura fallu y renoncer, nécessairement (au sens du Soll Ich werden freudien). L’objet de ce renoncement c’est la livre de chair du discours lacanien, le Das Ding du discours freudien. Un objet fondamental qui manque et qui préfigure l’Idéal (Idéal du Moi que certains distingueront de son versant rétrogrédient : « Moi Idéal »).
Ce manque fondamental est marqué par ce qui, de la mère, a donné la nécessaire illusion d’un complément d’âme qui se révèlera finalement absent. Terriblement absent. Angoisse primordiale, autrement nommée « Détresse primordiale » depuis les textes freudiens… Non sans lien avec ce que d’aucun nommeront « angoisse existentielle ».
Que disent ceux qui en sont les sujets ?… « Il n’y a Rien… ». Ou : « …Rien qui ne m’assure que j’existe ».
Ce Rien est l’objet qui marque la demande comme telle ; car il s’agit bien d’une demande. Qu’il n’y a rien, de le dire, c’est déjà y désigner un pas-rien. Un dire qui produit, de facto, la reconnaissance de l’Autre. In fine, la reconnaissance de soi comme sujet inscrit dans le désir de l’Autre. Ainsi, il y a plus que Rien quand l’amour -figuré par n’importe quel substitut maternel- tisse un certain savoir, par-delà l’objet de l’angoisse.
Cet objet a constitué une matière importante en psychanalyse. Freud pointe l’objet de l’angoisse comme inconnu, au contraire de celui de la peur. Je le pointe ici dans le « Rien » de l’angoissé. Lacan le formalise comme objet a, dont on sait qu’il participe de la division du sujet.
Division du sujet qu’il met au cœur de son écrit « La Science et la Vérité »[4]… Le sujet de la science est avant tout sujet du langage. Ce qui implique que de ce qu’il produit, seule une part ne lui échappe pas…
La Recherche (de la Vérité)
Ce manque fondamental, autrement désigné comme béance ou comme « Trouamtisme », c’est ce sur quoi se tisse la vérité en prenant formes plurielles : des tissus de vérités[5] .
Vécu comme une angoisse, cette béance provoque le cri sourd de celui qui peine encore à trouver l’origine, la cause de ce qui fait existence : « D’où viens-je ? Où vais-je ? ».
Là est le terreau du discours scientifique, que le scientifique s’y reconnaisse ou non.
Chez Darwin, et sa quête de la lignée historico-génétique de l’humanité, se pointe certainement plus que dans les mathématiques fondamentales, cette quête fondamentale. En est-il ainsi des théories astrophysiciennes, notamment celle du « Big Bang » à boire comme du « petit lait » ou des recherches autour de la matière noire ou autour du trou de verre…
Force est de constater que ce que disent ces théoriciens ce n’est pas rien !
Mieux encore, la physique qui a contribué au progrès technologique, à l’équipement de l’humanité face aux inconforts de la nature… Cette physique s’est trouvée sens dessus dessous, remise en question par une révolution sémantique ; celle de la physique quantique (cf. Michel BITBOL[6]).
Là où il n’y avait pas lieu de questionner ce qui paraissait évidence, le doute ressurgit. Par exemple, il n’était plus même pensé qu’un objet pouvait se présenter sur deux faces plutôt que sur une seule. A l’œil, seule une face (d’une pièce de monnaie, par exemple) existe. Mais au regard de la physique quantique les deux faces coexistent.
L’incidence de l’observation étant considérée (cf. l’expérience des fentes de Young puis expérience des fentes de Feynman), ce qui paraissait (paraître / par-être) ce n’était finalement pas ça !
Voilà ce qui peut s’entendre dans : « Re-cherche ». C’est une dynamique, active, continue, au même titre que la pulsion.
Entendons
bien ce re : ce qui pousse à
recommencer encore et en-corps (à
formaliser dans le Réel pour mieux s’appréhender), entendons bien ce qui, de la
béance, fait fonction via les ratages.
L’objet a, celui qui se rate aussi
bien qu’il aura eu suffisamment de valeur pour faire objet de la pulsion ;
visée du Désir. « C’est ce que je veux ». « C’est ce que je
cherche ». « C’est ce en quoi je crois ». « C’est ce par
quoi je crois ».
Ce « ce » donne corps et forme à l’objet de la pulsion dont la
fonction s’exprime dans une dialectique progrédiente – rétrogrédiente.

Le discours
scientifique se trouve confronté à ce qui, contingent, se pointe d’alternatif.
Ce qui était dit pourrait finalement ne pas être et ressort de ce que Lacan
désigne comme possible : « ce qui cesse
de s’écrire ». Ça se révèle Autre. Ainsi, se rappelle cette dimension
« impossible » : ce qui ne
cesse pas de ne pas s’écrire.
Dans le discours du chercheur cela pourrait se conclure ainsi : « Ce
n’était donc finalement pas ça… Encore raté ».
Le discours de la recherche qui ne s’arrête pas au raté, pointe la poursuite du
Désir et des effets de ses manifestations contingentes, finalement formalisées
comme apparats. C’est-à-dire comme objet du désir. Ce que l’on peut certainement
illustré par ce « Boson de Higgs » dont les chercheurs de la physique
ont à peine trouvé la preuve formelle, ou ne peuvent trouver que les résidus de
son expression… Mais la formulation de son hypothèse a, elle, conduit à
l’écriture de milliers de pages d’hypothèses touchant des domaines divers et
variés.
On peut dire de ce « Boson de Higgs » qu’il fait fonction d’apparat.
Il masque, habille, un trésor à chercher. Il stimule la recherche.
Et même si la recherche permet de certifier son existence ; ce qui suivra
cette certification pourrait autant l’infirmer ou corriger son identité et les
conséquence de son existence.
La pulsion connue par son objet (son but, la « satisfaction » visée)
Voilà un point essentiel du discours freudien ; son objet. Il y a des manifestations d’un ou d’une inconnu(e). Il y a une tendance à chercher le plaisir ; la diminution de tension. Il y a aussi, au-delà du principe de plaisir, une tendance (à la répétition) à chercher à revenir à une forme d’inertie qui aurait précédé l’existence subjective.
Quel autre motif à la naissance de la psychanalyse que le constat des symptômes ?… Ce qui m’échappe et qui pourtant prend forme et corps en ma place. « C’est plus fort que moi », nous dit celui qui nous demande de l’aide face à ce qui le trouble. Voilà une des manifestations de cet(te) inconnu(e).
La pulsion est connue par son objet, notamment ce qui s’en manifeste en symptômes.
Au titre de ce qui échappe, le rêve éclaira davantage Freud et sa recherche.
Au sein du rêve, ce qui ne saurait être devient possible. Ce qui ne saurait être désirable par moi le devient, au point de marquer d’effroi, de honte ou de culpabilité mon récit.
Des mécanismes propres à cet impossible-qui-devient-possible se trouvent identifiés : la condensation et le déplacement notamment. Un peu comme en physique quantique où deux faces d’un objet coexistent, dans le rêve un même interlocuteur revêt la présence de deux personnes différentes…
Le récit vient à la suite de l’expérience onirique comme Je qui doit advenir, là où était le Ça.
Le désir, tue par Moi revient à la charge. Et le récit est invité à se déployer.
Peut-être est-ce cela la « voie royale vers l’inconscient » que l’on a traduit des dires de Freud à propos du rêve7.
« Là où Ça était » (Wo Es war), le Je est appelé à (re)devenir ; c’est-à-dire cet assise, ce narcissisme primaire, qui anime la pulsion dans sa dialectique du Je à l’Autre.
Le Moi apparait ainsi comme l’ennemi mortifère du sujet (divisé par essence). Il se la joue unifié là où Ça se rappelle comme une aliénation de l’Un à l’Autre

Ce narcissisme primaire est aussi bien à entendre comme Vérité à viser ; car toujours pas là… Toujours attendu, dans ses apparences, dans ses apparitions.
C’est dire qu’il y a tension (Attendere : « tendre (son esprit) vers, être attentif à »8).
Ce narcissisme primaire, cette Vérité unique, se construit dans un après-coup. Elle se construit avec ses expressions plurielles du côté de l’Autre. En extension, ce qui apparait de la Vérité se trouve borné par les dimensions : Réel, symbolique et Imaginaire, dont on sait l’indéfectible nouage… Parfois, au prix d’un sinthome comme 4e élément du nouage, notamment lorsque le symbolique manque au point que le récit paranoïaque fasse pont là où l’écart entre le Réel et l’imaginaire manque.
Le délire fait facticité dans le symbolique… Où le fait -le délire en l’occurrence- participe à gripper les rouages de la fonction récursive.
La vérité apparait alors folle, ou plutôt : unique, détachée de la pluralité qui la supporte. Bien que le paranoïaque s’y trompe, ce n’est pas La Vérité Une ; ce n’est que sa vérité qui s’impose comme prétendue Une. Et parce qu’il y a du symbolique pour que celle-ci puisse s’exprimer, parce qu’il y nécessairement du ratage, le délire vient comme une tentative de guérison ; comme une tentative de renouer avec le symbolique. L’Autre est appelé à reprendre fonction depuis le Je, au-delà de ce Moi, instance paranoïaque par excellence.

Demander – Se confier
Le langage fait écart. Il constitue le trait d’union rappelant chaque-Un à son indéfectible lien à l’Autre. Aussi, doit-on nécessairement (sollen) user de ce langage sous quelques formes qu’il puisse prendre pour se faire entendre. Exister ainsi, en tant qu’un parmi les autres. Puis faire l’expérience réelle d’une inévitable solitude, en tant que ne pouvant jamais véritablement se trouver compris : ni par soi-même ni par autrui.
« Cette solitude (…) non seulement elle peut s’écrire, mais elle est même ce qui peut s’écrire par excellence, car elle est ce qui d’une rupture de l’être laisse trace. » 10
Le langage rappelle l’écart et ainsi le manque. Une demande est encore nécessaire. L’expérience corporelle, en elle-même, le rappelle : depuis la vulnérabilité du petit d’homme dépendant des soins et de la protection maternelle jusqu’à l’impuissance de chacun devant ses manques (à commencer par celui que suppose le réel de la castration).
« La demande, par le seul fait qu’elle s’articule comme demande, pose expressément, même si elle ne le demande pas, l’Autre comme absent ou présent, et comme donnant ou non cette présence. C’est-à-dire que la demande est en son fond demande d’amour. » 11
Lacan avance que le besoin « devient » désir en l’illustrant de l’hypothèse du premier succès ou « succès mythique » de l’exercice du signifiant. Un besoin s’exprime en arrière-plan, « un besoin que la demande introduit dans un ordre autre, l’ordre symbolique avec tout ce qu’il peut apporter de perturbations » … Un besoin qui s’exprime comme une pulsion orale, en tant qu’il pose la quête de plaisir, de satisfaction et qui permet l’émergence de « quelque chose qui apparait au niveau des formations de l’inconscient qui s’appelle la surprise »12 … Apparaît une forme de satisfaction plus subtile : une demande d’amour 13.
Le sein comme objet de satisfaction, vu comme un morceau de soi, arraché d’une mère trop indifférenciée encore (cf. Mélanie Klein) constitue une forme de mythe dont les effets se manifestent encore à travers : angoisse, fantasme et tentatives de résolution actées (perversions sexuelles notamment). La dynamique de survie s’entend ici. Elle fait le terreau de ce qui ne sera finalement manifeste que comme demande. Il n’y a pas de sein arraché. Il y a une forme de don ; un don qui n’en est pas un dans la mesure où l’objet reste objet. Objet non incorporé ; juste introjecté.
L’étymologie demandare évoque le fait de se confier. C’est dire qu’il s’agit d’accorder une place du côté de l’Autre qui ne soit pas des moindres. On pourrait précisément s’y faire bouffer si c’est Autre ne jouait pas le Je. C’est-à-dire s’il s’agissait de s’en trouver être la proie plutôt que d’y éprouver l’équivoque du « Désir de l’Autre » (qui de l’Un ou de l’Autre désire ?).
Lacan insiste sur : la « remise de tout soi, de tous ses besoins, à un Autre auquel le matériel signifiant, à la demande, est lui-même emprunté. » 14
Ailleurs15, il évoque ce « grand Autre (comme) le lieu de la parole, virtuellement le lieu de la vérité ».
Je parle depuis l’Autre, depuis l’illusion du lien bâti depuis la langue maternel. Cette langue qui s’impose davantage qu’elle ne semble s’apprendre.
Même les enfants qui semblent résister à l’usage de la langue de leur milieu culturel, parlent finalement une langue bien comprise de leur mère. La langue maternelle se distingue alors de la langue du milieu culturel (le français, par exemple) au point que cette dernière s’avère : langue étrangère. L’étranger de la langue c’est le père. L’instance de la fonction paternelle institue la langue comme objet du désir. C’est donc qu’elle s’apprend activement cette langue. Davantage que la langue serait celle de la mère qui s’imposerait en lieu et place de celle de l’enfant16.
Parler ou chercher à signifier du côté de l’Autre de quelque manière que ce soit, c’est déjà la manifestation du Désir.
Le petit s’inscrit dans le langage depuis la langue maternelle qui prend place d’Autre, avant que n’apparaisse que la mère elle-même se réfère à l’Autre ; celui de la fonction paternelle. C’est aussi bien le phallus qui se révèle encore ailleurs ; pas là où on l’attendait. La castration se révèle aussi bien du côté du père puisqu’il s’avère que lui non plus ne l’a ; il faudra aller (se faire) voir ailleurs (interdit de l’inceste fondamental).
Le désir. Ça ne se fera pas sans lui.
La demande – L’amour
L’amour c’est le sujet du transfert17.
Il s’agit de ce qui s’analyse au cours de la cure ; au moins est-ce l’enjeu, la visée de cette cure. Il s’agit aussi bien de ce qui s’y raconte.
N’est-ce pas ce dont les analysants parlent le plus souvent ?
De qui les désire ou ne les désire peut-être pas. Qu’ils désirent. Pas suffisamment. Trop. Pas comme ça pourrait être : mieux. Ou finalement, si. Exactement comme il le faudrait.
Un objet incertain, cet objet d’amour et du désir : à l’instar de l’objet a, excepté la qualité d’objet partiel qui le caractérise.
Le partenaire de l’amour, substitut de l’amour maternel, devrait tenir en une même entité presque toutes les parts de la visée du Désir. Du moins, en serait-il ainsi pour celui qui ne se soutient pas du renoncement (verzichten) car il y a forcément cette part à laquelle il faut pouvoir renoncer ; celle qui relève de l’être.
C’est que l’objet du désir de l’amoureux… Cette femme magnifique, gracieuse. Ce bel homme… Il y en a là-dedans !
Quelle folie tout de même de s’accrocher à la beauté ; si subjective !
Qu’est-ce que porte cette beauté qui accroche tant le regard ?… Quit à pousser à suivre : après des yeux, des jambes, puis de la bouche : qui appelle, qui embrasse, etc.
Lacan l’identifie dans ce que la philosophie grecque désigna comme agalmata. Des attributs. Des objets qui brillent. Des bijoux, y compris ceux de chair : les yeux qui deviennent regard. Les formes du corps, à travers les vêtements eux-mêmes chargés de désir (ce qui s’entend dans les remerciements attribués à qui apprécie le vêtement que le premier porte, mais n’a pourtant pas façonné).
Les apparats désignent aussi bien la solennité que les bons goûts du décorateur et de celui qui l’a nommé pour faire la déco. Parce que ceux-là, ils en ont là-dedans. Ils ont le talent. Ils ont le bon goût. Ils suscitent du désir.
Mais se parer, c’est aussi séparer. Tout comme le langage porte en dialectique le lien et l’écart, l’apparat rappelle l’écart.
Comme l’objet a, il fait poindre cette part vers laquelle je tends de ne précisément pas y atteindre. A ce titre, il est intéressant de constater que des apparats qui ne changent pas ne sont plus des apparats. Ils sont passés de mode. C’est qu’il faut se renouveler du Désir.
Et être paré !
Être paré c’est aussi bien exister puisque cela correspond à : hors d’être ou être à part.
Aussi bien : par-être. Exister par le regard. Autrement, s’agirait-il de dis-par-être. Mais, comme le pointent de nombreux enfants qui, en début de séance, courent se cacher : même disparaître appelle au Désir et à une forme de confirmation de l’existence qui surgit : « Je suis là ! ».
On peut y entendre une forme de négatif de ce que dit l’angoissé lorsqu’il interroge la consistance de son existence : « Je ne suis rien » / « Je ne suis pas là ».
Il s’agit bien de se faire voir ou de se faire faire voir 18. Exister par… A-par-être. Apparaître (apparascere) revient à se faire voir. Être vu, se montrer.
Les apparats, les agalmata, appellent à revenir à ce trésor encore introuvé ; à ce qui ne fait qu’apparaître.
La quête tourne parfois à l’absurde comme chez le Don Juan qui croit sincèrement devoir chercher encore, dans un autre objet réel, son complément. C’est d’ailleurs ce complémentaire qui fait l’objet de dérision dans le Banquet de Platon. Il n’y a pas de boule à deux faces complémentaires. L’amour appelle à s’y trouver Autre ; à trouver l’écart sans lequel Je ne saurais advenir. Notamment par ce regard que suscite les apparats ; ce regard qui ne témoigne de rien d’autre que d’un Désir encore actif.
La vérité correspond à ce que Je cherche à faire advenir de Je par faits.
Depuis cette béance qui me laisse sans voix, je me produis par faits, comme sujet
Des faits
A ce point de notre avancée, nous pouvons donner la définition suivante de la Vérité :
Ce que ça cherche à faire advenir de Je par faits.
Par faits, c’est-à-dire : par ce qui fait le Je du côté de l’Autre. Notamment : le discours de l’Autre, avec la même équivoque que celle du « désir de l’Autre » … Je parle depuis l’Autre.
Et vous l’aurez bien entendu : « parfait ». Entendons-y l’Idéal ; la visée du Désir.
Autrement dit, les faits éphémères –c’est ce qui les institue comme facticité– participent nécessairement à rétablir les faits (osons le dire ainsi) : La Vérité ; celle qui ne s’atteint pas.

Depuis cette béance qui me laisse sans voix, je me produis par faits, comme sujet. C’est donc bien divisé, que le sujet s’avoue manquer La Vérité qui fait son essence.
Et, insistons sur ce point, sur ce que le concept de pulsion a permis de soutenir : l’avancée est continue. Comme on dit : « l’avancée de la science ». Elle se poursuit. Des faits nouveaux émergent, comme autant de contingences. De nouvelles expériences du Réel, comme autant de points de repères.
Ce ne sont pas que des vues de l’esprit qui ne relèveraient que de l’Imaginaire. L’objet ressort du Réel, et s’y formalise du Symbolique grâce à la dimension Imaginaire sans laquelle aucun sujet de recherche n’émergerait.
Le chercher auquel est demandé : « A quoi bon chercher ? », que peut-il y répondre ? Chaque théoricien -de la plus insignifiante théorie de comptoir ou de la plus importante théorie scientifique- à qui on demande : « A quoi bon en parler ? »
Au fond, il y croit (entendez l’équivoque : croître).
Il n’y aurait pas de quête de la Vérité si, définitivement, on n’y croyait plus.
Chaque déploiement théorique, réel à l’appui, donne consistance à La Vérité, via un discours rigoureux. Suffisamment pour que d’autres y croient à leur tour…
Un discours qui renvoie à celui qui « ne serait pas du semblant ». Parce que ce discours aura laissé place à cet « effet de vérité » qui n’est pas du semblant, à savoir : lorsque que le représentant de la représentation (Vorstellungrepresäntanz) se trouve renvoyé, disqualifié… « …toujours déjà » disqualifié19
Benoit LAURIE – Novembre 2024
Revu en février 2025
[1] Affiche et programme sur ce lien
[2] Louis-Georges PAPON in Psychanalyse et travail social, un certain cousinage
ed. Erès (2015), p38
[3] Jacques LACAN in Télévisions, ed. Le Seuil (1974) p9.
[4] J. LACAN La science et la Vérité in Les écrits II, (1966).
[5] B. LAURIE Les tissus de Vérité (article diffusé prochainement sur ce site)
[6] Michel BITBOL L’aveuglante proximité du réel » Ed. Flammarion (1999)
7 « der koenigsweg zur kenntnis des unbewussten im Seelenleben » – La voie royale vers la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique. S.FREUD in Die Traumdeutung (1899)
8 D’après le dictionnaire de l’Académie Française. 9e édition
9 Les schémas sont inspirés des travaux de René Lew concernant la récursivité
( voir site Dimpsy )
10 in Le séminaire Encore – 1975
11 in Le séminaire Les formations de l’inconscient – 7 mai 1958 (P.539 – ed. Le Seuil 1998)
12 Lacan se réfère ici à ce que Freud élabore de la Traumdeutung ou du Witz ou de la Psychopathologie de la vie quotidienne
13 Ibid p 126 à 128
14 Ibid p 130
15 in Les 4 concepts fondamentaux – 22 avril 1964
16 cf. Bergès et Balbo, à propos de ce qu’ils nomment « la défaillance cognitive » : Psychose, autisme et défaillance cognitive, ed. Erès 2001
17 Cf. J. LACAN Le séminaire Le transfert (1960-1961)
18 Cf. J .LACAN Le Séminaire Les Quatres concepts fondamentaux – à propos de la pulsion
19 LACAN in Le séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant « C’est bien pour cela que c’est au niveau de l’artefact, de la structure du discours que peut s’élever la question d’un discours qui ne serait pas du semblant » (11 janvier 1971)
« le semblant qui se donne pour ce qu’il est, est la fonction primaire de la vérité. » (Ibid). « Ce semblant, c’est le signifiant lui-même ». (Ibid 11 janvier 1971)
« La vérité n’est pas le contraire du semblant [elle est] cette dimension qui est strictement corrélative de celle du semblant. » (Ibid le 20 janvier 1971)

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